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  • Kenya Suwedi
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Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 20:04

La semaine dernière, j’ai participé à une rencontre littéraire qui mettait en scène de jeunes auteurs d’origine africaine. Le temps dont nous disposions ne nous a pas permis d’épuiser le contenu des oeuvres en promotion et je souhaite, par le biais de cet article, revenir sur une question qui a été évoqué au courant de cette rencontre. Il s’agit de définir le rôle joué par les Africains dans la déportation de millions d’autres Africains. Autrement dit, il s’agit de mettre au détail l’argument selon lequel les Africains du Continent ont « vendu » leurs frères des Amériques.


Les historiens qui ont étudié la question de l’esclavage des Noirs ne sont pas unanimes sur le nombre effectif de Noirs déportés vers les Indes Occidentales; suivant l’argument que chacun fait valoir, ce nombre se situe généralement entre 30 et 60 millions, certains historiens estiment que ce chiffre a pu dépasser les 100 millions d’individus.


À considérer que les chefs Africains aient vendu des hommes, des femmes et des enfants aux trafiquants Blancs, on peut se demander pourquoi il n’y en ait pas un seul qui soit devenu millionnaire. Cette saillie peut prêter à sourire, mais il faut se pencher sur les chiffres que révèlent les archives coloniales françaises pour saisir la mesure et la célérité de l'enrichissement lié au commerce d'esclaves. Jean SÉVRY note dans son ouvrage récapitulatif intitulé Mémoire de l’Esclavage, Mémoire des Esclaves (1998) : « Le duc de Broglie, dans son discours à la Chambre des Pairs du 28 mars 1822, mentionna un prospectus d’armement d’une maison du Havre parlant de mulets (esclaves) achetés 500 francs et revendus 2.700 francs. Les gains ne sont pas toujours de cet ordre, ajoutait-il, mais on peut compter qu’une pièce d’Inde (esclave) payée 300 à 370 francs trouve acquéreur aux colonies pour 1500 et 1800 francs ». SÉVRY présente ensuite les avantages que Monsieur BERTHIER, négociant Nantais, offre aux actionnaires d'un navire négrier nolisé pour la côte occidentale africaine. « Il y allait prendre 250 noirs à un prix moyen de 140 francs l’un, soit une dépense totale de 35.000 francs qui, ajoutés au prix du navire tout armé et valant 49.000 francs, représentaient un débours de 84.000 francs. Les esclaves devant se vendre, d’après lui 2.000 francs pièce, les bénéfices pouvaient être gros et les actionnaires n’avaient rien à craindre, tout étant bien assuré ». L’argent était bien réel et les possibilités d’enrichissement infinies.


Celui qui vend c’est celui qui s’enrichit, voilà le théorème. Les « rois Africains », qui remplissent les chapitres les plus colorés de certains ouvrages douteux sur la Traite des Noirs, portent habituellement la responsabilité de l’organisation de ce commerce odieux sur les côtes africaines. Or, la biographie des plus célèbres d’entre eux révèle que nous avons encore sous les yeux le même phénomène qui fera dire dans mille ans peut-être que les Africains ont "vendu" leur pays et bradé leurs richesses. En effet, certains « chefs d’État » Africains de l’époque contemporaine rappellent comme à s’y méprendre des personnages comme GUÉZO ou LATHÉ de POPO. L’histoire serait-elle en train de se répéter ?


GUÉZO, treizième roi du Dahomey connu pour le zèle de sa participation au commerce des Noirs, accéda au trône en assassinant son frère ADANDOZAN, anti-esclavagiste, avec l’aide de marchands d'esclaves Portugais. Ami personnel de Francisco Feliz DE SOUZA alias Mongo CHACHA, il autorisa les razzias sur son territoire et tenta vaille que vaille d’effacer le souvenir de son frère de la Mémoire du peuple du Dahomey. Dès le début de sa longue carrière de négrier, le Mongo CHACHA eut des démêlés avec le roi ADANDOZAN au sujet de la traite des Noirs. Il fut emprisonné à Abomey et traité avec rudesse et mépris. Après plusieurs mois de réclusion, il s’échappa avec l’aide de GUÉZO que le roi avait également écarté de la Cour. Quelques temps après, Mongo CHACHA participa au putsch dirigé contre ADANDOZAN et, de cette manière, devint l’un des principaux dignitaires du royaume Dahomey sous le règne de GUÉZO. Installé à Ouidah, sur la côte ouest-africaine, il en fit un entrepôt de premier ordre. « L’exemple » de Mongo CHACHA fut suivi par d’autres Européens de moindre calibre : Mongo JOHN en Guinée, Mongo DON PEDRO BLANCO en Sierra Leone, Domingo José MARTINEZ au Bénin, pour ne citer que ceux-là.


Au regard des faits mentionés, il convient de nuancer le discours qui prétend un peu rapidement que les Noirs ont « vendu » leurs frères sur les côtes africaines. La vérité historique n’est pas dans cette phrase jetée à la figure de l'Afrique et de ses enfants. Mis à part ces Mongos célèbres qui possédaient des établissements pouvant contenir jusqu’à 6000 esclaves, LACROIX note qu’il existait tout le long de la côte occidentale d’Afrique, de nombreux baraccons bien dissimulés, à des distances de la mer variant de 3 à 4 kilomètres jusqu’à 60 kilomètres. C’étaient soit de simples succursales de ces puissants seigneurs, soit la propriété privée de débutants modestes, se contentant de traiter quelques centaines d’esclaves par an. On comptait parmi eux surtout des Brésiliens (1), des Espagnols et des Portugais. Ce sont ces Européens installés sur les côtes africaines qui ont fait la part décisive du commerce d’esclaves vers les colonies françaises, anglaises, hollandaises, espagnoles et portugaises, avec la complicité de certains chefs locaux, souvent illégitimes et corrompus, dont l’ambition était avant tout d’asseoir leur pouvoir; les armes à feu obtenues du trafic d'esclaves devant garantir la permanence de leurs forfaits. Notons que la même "politique" s'observe encore chez certains potentats d'Afrique. Dans son livre Les Derniers Négriers, Louis LACROIX note : « Le mongo CHACHA ne manqua jamais de bois d’ébène (esclaves), car le roi du Dahomey, dont il avait aidé l’ascension au trône, était son associé et lui fournissait le nombre de Noirs qu’il désirait (…) ».


LATHÉ de POPO trône comme un MOBUTU avant la lettre au panthéon des rois-chefs Africains les plus fantasques. Dans son livre La Traite des Nègres sous l’Ancien régime, Liliane CRÉTÉ le présente de cette manière : « Le roi Lathé de Popo avait, lui aussi, un style de vie à l’européenne. Il était devenu un négociant très appliqué qui continuait malgré sa richesse à faire des entreprises considérables (…). Il entend trois langues européennes, anglais, hollandais et danois, il a aujourd’hui un fils en Angleterre et un autre au Portugal qui apprennent à lire, à écrire et à chiffrer, connaissances qu’il n’a pu se procurer à lui-même. Son magasin est toujours rempli de marchandises et lorsqu’arrive un navire anglais, il tient loge chez lui. Lorsqu’on va le voir, on est traité à l’européenne; il a toujours du pain d’Europe chez lui, ce qui souvent est une rareté même chez les Européens ! ». CRÉTÉ livre également un portrait du roi GUÉZO : « le roi de Ouidah et ses Grands s’étaient européanisés, dans le paraître sinon dans l’être. Le roi était meublé à l’européenne et les grands et riches marchands s’efforçaient de l’imiter : ils ont en cela bien mieux profité que les autres nègres du commerce des Européens (…). Ils avaient même des cuisiniers instruits auprès des Européens, qui avaient si bien appris l’art culinaire que les Européens invités à la table de ces seigneurs nègres ne trouvaient aucune différence avec celles des gens les plus délicats d’Europe. On leur portait des vins d’Espagne, des Canaries, de Madère, de France; ils affectionnaient les liqueurs et l’eau-de-vie françaises et en matière de confitures, de thé, de café et de chocolat, il leur fallait la meilleure qualité. Ils possédaient du linge de table élégant et mangeaient dans de la vaisselle d’argent et de porcelaine fine ».


On sait le rôle joué par le commerce des Noirs dans le développement de villes comme Bordeaux, Nantes, Le Havre, La Rochelle, St-Malo, Bristol, Chester, Exeter, Liverpool, Londres, Lancaster, Plymouth, Amsterdam, Copenhague, etc. Louis LACROIX note à cet effet : « Le trafic colonial, dont la base était la traite des nègres, représentait, pour la France surtout, l’élément qui, seul, pouvait assurer l’équilibre de sa balance commerciale (…) il n’est donc pas surprenant de voir, pendant près de trois siècles, nos divers ministres des colonies prescrire continuellement aux fonctionnaires dans leurs ordonnances de déployer toute l’activité nécessaire pour développer la traite des Noirs; les plus grands monarques européens, les seigneurs de leurs cours s’y associèrent en tant que capitalistes et Charles II d’Angleterre fit frapper les premières pièces d’or, dites guinées en l’honneur de la traite ».


Le contraste de fortune est saisissant lorsqu'on se tourne vers cette Afrique qui aurait "vendu" ses enfants. Voici la côte africaine décrite par Levingstone au Lord Clarendon peu après l’abolition officielle de la Traite des Noirs en Grande-Bretagne: « Un certain docteur Brysson a écrit que les mesures prises pour réprimer la traite n'en avaient fait qu'accroître les horreurs. On m'a gravement affirmé aussi que les Maravi tuaient maintenant leurs captifs, qu'autrefois ils gardaient pour les vendre aux blancs. Je puis affirmer à Votre Seigneurie qu'une pareille assertion ne peut venir d'un homme mêlé, comme je le suis, aux marchands d'esclaves dans le pays même où se fait le commerce; elle est répandue par ceux qui ont intérêt au trafic. Dans la partie étendue de l'Afrique que je connais, les guerres sont maintenant très rares; elles étaient provoquées évidemment par la traite. Il est rare de voir à présent une caflah (caravane) d'esclaves se diriger vers la côte, et les trafiquants savent qu'ils risquent plus qu'en aventurant leur argent au jeu. Le commerce des esclaves, en enlevant toute possibilité d'industrie, est la cause de l'état complet de ruine de l'est et de l'ouest de l'Afrique ».


Peut-on encore sérieusement prétendre que ce sont les Noirs qui ont « vendu » leurs frères aux négriers Blancs ? La réponse est non ! à moins de poursuivre une ambition qui n’est pas celle de la connaissance objective de l’histoire des Noirs, une ambition qui fait fi du principe de la causalité historique. Une poignée de rois-chefs illégitimes et corrompus ne peut pas être « les Africains » dans leur ensemble. Irait-on soutenir que les Juifs sont responsables de la Choa ? On compte pourtant parmi les élites juives de 1940 un bon nombre d’entre elles qui s’est rendu coupable de collaboration et a activement contribué à la déportation de milliers de familles juives vers Dachau, Auschwitz ou Buchenwald. Irait-on prétendre que les Amérindiens sont responsables de leur quasi-extermination ? Il y en a pourtant parmi eux qui ont ouvert les routes aux caravanes de la conquête espagnole. Combien de rois Arawaks ont trafiqué avec les conquistadores avant d'être réduit en esclavage et de disparaître par la suite ? Suffit-il d'un ou de deux rois déloyaux et brutaux pour faire une ample dissertation sur le peuple dont ils accaparent la charge, faisant faussement de ce peuple le responsable des tourments qu'il subit, de la ruine qu'il médite ? Les bourreaux ne sont jamais les victimes, et vice-versa. L'amitié du Mongo CHACHA et du roi GUÉZO c'est l'amitié de l'empereur BOKASSA et du président GISCARD D'ESTAING scellée toujours sur le dos de millions d'Africains anonymes qui n'ont rien demandé sinon de vivre et de prospérer en paix. Dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de LA BOÉTIE a pu écrire : "En vérité, quelle amitié attendre de celui qui a le coeur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d'un être qui, ne sachant aimer, s'appauvrit lui-même et détruit son propre empire ?" Cette "amitié" vantée par les prébendiers du système colonial n'est qu'une indécente et malhonnête conjugaison d'intérêts particuliers. "De même, dès qu'un roi s'est déclaré tyran, poursuit LA BOÉTIE, tout le mauvais, toute la lie du royaume (...) ceux qui sont possédés d'une ambition ardente et d'une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux". La part regrettable de l'Afrique dans cette sordide affaire que reste la Traite des Noirs est que ces rois-chefs indignes ont accepté de manigancer contre leur propre peuple, au seul bénéfice de leur intérêt immédiat. Il revient désormais aux Africains d'entreprendre une saine appréciation de leur histoire et de tirer eux-mêmes les conclusions sur ce chapitre.


Les Africains ont résisté au roi GUÉZO comme ils ont résisté au Mongo CHACHA. Le récit des négriers, ceux des médecins, des prêtres et des fonctionnaires qui les accompagnaient, renseignent sur ce point. Nombreux sont les captifs qui croyaient qu'une fois morts ils retourneraient auprès des leurs, dans leur patrie, leur village. Aussi, trouvaient-ils le suicide comme extrême moyen d'échapper à leurs bourreaux. " Le moyen qu'ils employaient le plus souvent, note LACROIX, était de se jeter à la mer en passant sous les filets de bastingages disposés très au-dessus du pont sur les négriers (...) Si par hasard ils pouvaient cacher quelques bouts de filin oubliés sur le pont, ils s'en servaient pour s'étrangler mutuellement. Les femmes surtout pratiquaient ce mode de suicide. Le moindre instrument de fer ou de métal laissé à leur portée était utilisé par eux pour faire de larges blessures entraînant la mort par la perte de sang occasionnée. Fréquemment on en voyait refuser toute nourriture dans la vue de mourir de faim. En vain, on employait dans cette occasion un instrument spécial nommé "speculum oris" destiné à écarter les mâchoires quand elles sont resserrées; tout était inutile, et on en a vu persister dans leur résolution pendant onze jours au bout desquels la mort venait terminer leur souffrance". Des révoltes ont éclaté en rade, en haute mer, dans les ports, les plantations, partout où l'occasion s'est présentée.


En conclusion, une meilleure connaissance de l'histoire de la Traite des Noirs viendra nécessairement corriger le malaise que certains Africains peuvent éprouver au moment d'aborder la question des responsabilités associées à ce commerce sans nom. Les Africains étaient les victimes, non les bourreaux. L'esclavage des Noirs fut une action concertée, préméditée, sans faille, et le cynisme de sa conception égale au moins celui des apôtres de la participation africaine; les responsabilités doivent être envisagées en fonction des bénéfices que les uns et les autres, en tant que peuple, en ont pu tirer.

 

 

Kenya SUWEDI

 

(1) Colon Portugais.

 

Par Kenya Suwedi
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